L'Air n° 210 - 1er août 1928.

Le drame de l'Italia
Les glaces ont rendu quelques-uns de leurs prisonniers mais ont gardé Guilbaud et Amundsen

Les coups de théâtre se sont succédés dans la tragédie de l'Italia. Nombre de victimes ont été retrouvées, provoquant un soupir de soulagement, mais le mystère n'est pas encore entièrement dévoilé : les glaces ont encore gardé l'équipe Guilbaud, Amundsen, de Cuvervïlle, Valette, Blazy et Dietrichson et le groupe Alessandrini qui tomba avec les restes du dirigeable.
" Le général Nobile a donné plusieurs rapports. Dans le plus récent, il expliquait ainsi la fin de l'Italia. " Le dirigeable s'étant déchargé, dans son heurt contre les glaces, de plus de deux tonnes que représentaient les personnes et les matériaux, devint instantanément plus léger et s'éleva à une grande hauteur. Nous le vîmes en effet emporté comme une proie par le vent, dans un axe de 110 degrés. Peu après, il disparaissait dans les nuages.

Il n'y a aucun doute pour moi n'ait pu rester dans l'air que peu de temps, car, continuant à perdre du gaz, il a dû, par force, redescendre à terre. J'ai tiré la conclusion qu'il a pu rester en l'air qu'environ une demi-heure au maximum. Par conséquent, étant donné la vitesse du vent, il n'a parcouru plus de vingt à trente kilomètres.
Quelques jours après la catastrophe, j'ai appris par mes camarades une circonstance qui me paraît très grave.
Une vingtaine de minutes après la chute, quelques-uns d'entre eux avaient vu à l'horizon vers l'est une haute colonne de fumée dense et noire. D'une discussion sur ce fait, l'hypothèse a prévalu que le ballon, en tombant, avait pris feu. Dans ce cas, il n'y a d'espoir que nos camarades aient pu échapper à la mort... Si, malheureusement, la colonne de fumée avait été produite par l'incendie du dirigeable, son énorme squelette, haut de plusieurs mètres et long de 106 mètres devra être trouvé.
Quant à la cause du drame, le général Nobile déclare que, selon lui, le ballon avait dû être lézardé. Une fois 3e plus, le dirigeable même semi-rigide, a confirmé, hélas! notre théorie selon laquelle ces instruments capables de grands exploits, sont tous destinés à une fin tragique, car on ne meurt pas souvent de vieillesse dans cette famille. Il est donc probable, que les huit membres du groupe Alessandrini ont cessé de vivre depuis le 24 mai, jour néfaste.

On se rappelle que l'aviateur suédois Lundborg, après avoir réussi à sauver Nobile, était retourné avec son avion auprès du groupe Viglieri pour continuer ses sauvetages. Il avait brisé son appareil et était resté prisonnier des glaces à son tour, le 23 juin. Ce n'est que le 16 juillet que ses compatriotes, le lieutenant Schyberg parvint à le recueillir à bord d'un avion léger muni de skis.

Ce que fut la vie des naufragés
A son retour, Lundborgh donna des détails précis sur la façon dont le groupe Nobile avait été précipité du sol dans une nacelle de l'Italia : le général avait perdu connaissance. Ce fut grâce aux soins du professeur Malmgren et de l'italien Mariano qu'il reprit ses sens Le mécanicien Pomella avait été tué sur le coup. Malmgren avait un bras cassé. Titina, la chienne fétiche du général, eut du mal à comprendre ce qui lui était arrivé et, rendant son maître responsable, refusa pendant quarante-huit heures de s'approcher de lui. Le troisième jour, un ours blanc qui s'approchait, fut tué au revolver au cinquième coup, à cinq mètres de distance, par le professeur Malmgren. Par la suite, ce fut la petite chienne qui monta la garde, repoussant un ours qui était entré dans le campement, en lui mordant la patte. Le professeur Malmgren parvint à installer une antenne de T. S. F. sur un monticule de neige. Ses compagnons installèrent une tente, construisirent un poêle avec des bidons d'essence.
Puis le professeur Malmgren décida d'essayer un raid vers la terre toute proche, afin d'aller chercher du secours. Mariano et Zappi tinrent à l'accompagner.
La viande fournie par l'ours tué permit au groupe de s'alimenter mais devint vite insupportable.
Le capitaine Lundborgh raconte que, lors de son séjour forcé auprès du groupe. Viglieri, tous les naufragés étaient dévorés par la fièvre. Par moments, ils se conduisaient de façon étrange. Leurs entretiens manquaient parfois de cordialité. Le découragement et la nervosité causaient des discussions véhémentes et, soudain, le calme revenait. Pendant six jours, sévit un cyclone terrible. Les hommes durent monter la garde à tour de rôle quatre heures chacun. Ils étaient fiévreux et surexcités. On éprouvait les plus vives craintes au sujet du chef mécanicien Cecciani, dont l'état semblait désespéré.
Le 10 juillet, les malheureux en voyaient un message profondément émouvant : . " Nous perdons courage et sommes de plus en plus abattus. Nous vous supplions de venir au plus vite à notre aide. Notre découragement tient sur tout à ce que les secours qui nous sont destinés sont si près et en même temps si loin. Nous sommes hagards, irritables et farouches. Il fait trop froid pour que nous puissions nous baigner ou même nous laver. Notre saleté est repoussante. Notre camp est exposé au vent du nord et, la toile de notre fente ne nous protège que bien peu. "
Les seules espérances dans l'intervention d'un brise-glace russe et le Krassine, éloigné de 45 kilomètres, semblait ne pas pouvoir arriver avant un certain temps auprès des naufragés. Ne serait-il pas alors trop tard ?

Et le groupe Viglieri continuait à être rongé par la tentation effroyable de quitter le camp pour essayer d'atteindre la côte, cette côte qu'ils apercevaient si nettement et qui était inaccessible, comme un paradis défendu.

L'œuvre humanitaire du " Krassine "
Le 11 juillet, l'aviateur russe Tchoukhnovski, parti du Krassine à bord de son appareil, découvrait soudain, par le plus grand des hasards, le Groupe Malmgren. Il décrivait cinq cercles au-dessus de lui. Deux membres de ce groupe agitaient des linges. Un troisième semblait étalé sur le sol. L'aviateur chercha un endroit pour atterrir, tandis que le Krassine, prévenu par ses appels de T.S.F., se dirigeait vers le lieu signalé.
Ainsi au moment où l'on croyait ne jamais plus obtenir de nouvelles des trois désespérés, la ténacité des sauveteurs russes permettait de les découvrir.
Le 12 juillet, Mariano et Zappi étaient sauvés, par le Krassine qui, au moment de la découverte de l'aviateur Tchoukhnovski, n'en était éloigné que de 12 milles. Mariano avait une jambe gelée et l'on craignait la gangrène. Quelques jours après, on dut l'amputer. Zappi était bien portant, malgré les souffrances endurées. Tous deux se trouvaient sur un îlot de glace de huit mètres, de long, à la dérive. Leur situation était désespérée : ils n'avaient rien mangé depuis treize jours.
Et Malmgren ? Le héros suédois était mort un mois auparavant. Depuis le drame de l'Italia, il n'avait pas cessé de faire preuve d'un esprit de sacrifice sublime. Après l'accident, il avait tenu à disparaître, voulant ne pas être à la charge des autres membres de l'équipage, renouvelant ainsi le geste historique du capitaine Oates qui, en 1912, lors de l'expédition antarctique du capitaine Scott s'éloigna, marchant vers une mort certaine, afin de leur permettre de se sauver eux-mêmes.
C'est le 30 mai que Malmgren, suivi de Mariano et Zappi, se dirigea vers le cap Nord. Le 16 juin, à plusieurs lieues au sud-ouest de l'île Brock, le savant suédois ne fut plus en état de continuer la route : Outre son bras cassé, il avait les pieds gelés. Il dit à ses compagnons de continuer à avancer sans lui, en emportant toutes les provisions de vivres. Et il leur demanda de lui creuser sa tombe, où il se coucha. Il leur donna la boussole pour la remettre à sa mère. Mariano et Zappi se décidèrent à partir vingt-quatre heures plus tard. Alors qu'ils étaient à 100 mètres, ils se retournèrent. Malmgren avait levé la tête pour les voir s'éloigner. Les deux Italiens l'attendaient, pensant qu'il allait peut-être les rejoindre. Mais le héros leur cria : " Allez ! vous sauverez les autres au prix de ma vie ! " Quel admirable stoïcisme !
Après sa découverte sensationnelle, Tchoukhnowski voulut revenir au Krassine, mais le brouillard l'en empêcha. Il se dirigea alors vers la terre du Nord-Est et se posa près du cap Platen, où il endommagea son train d'atterrissage. L'équipage de cinq personnes atteignit la côte. Il disposa d'un poste de T. S. F. et de vivres pour quinze jours. L'aviateur se mit en rapports avec le Krassine, lui demandant de sauver d'abord le groupe Malmgren, puis celui de Viglieri et de ne s'occuper de lui qu'après : " Rien ne presse en ce qui nous concerne ", ajoutait-il.
Le 18 juin, le capitaine Sora, accompagné de traîneaux, conduits par les guides Van Dongen et Varming, était parti à la recherche des naufragés de l'Italia et, depuis leur départ, n'avait plus donné signe de vie. Le trio avait été lui aussi victime des glaces. Le 13 juillet, Sora et Van Dongen étaient à leur tour découverts et recueillis par deux avions suédois, pilotés par le capitaine Tornberg et le lieutenant Jacob-son, et un avion finlandais, monté par Sarko. L'odyssée de Sora avait été dramatique. Après avoir laissé Varming, malade, au cap Brown, le capitaine et Van Dongen avaient avancé à une moyenne de cinq kilomètres par jour sur la glace, malgré leurs neuf chiens. Les vivres manquèrent. Sora dut tuer trois chiens pour nourrir les autres. Ayant atteint l'île Foyn, après avoir risqué plusieurs fois d'être engloutis dans des crevasses, Sora et Van Dongen s'établirent là et effectuèrent de nombreuses reconnaissances. Ils durent tuer deux autres -de leurs chiens pour se nourrir.
L'autre guide, Varming, était recueilli le même jour par le vapeur Braganza au cap Brown. Puis c'était la nouvelle qu'on n'osait plus espérer : quinze heures après avoir pris à son bord les lieutenants Mariano et Zappi. le brise-glace russe Krassine réussissait à sauver le groupe Viglieri, composé, outre cet officier, du professeur tchéco-slovaque Dehounek, l'ingénieur Troiani, le radio-télégraphiste Biogi et le chef-mécanicien., Ceccioni, dont la mort avait été annoncée à plusieurs reprises, et qui, fort heureusement, était vivant. Ces cinq hommes étaient restés quarante-neuf jours sur un iceberg flottant à la dérive, apercevant, souvent la terre, sans avoir la force physique d'essayer de l'atteindre.
Ou imagine l'émotion de ceux qui se croyaient condamnés à mort, après le plus atroce supplice, lorsqu'ils se retrouvèrent en lieu sûr, grâce à la vaillance et au dévouement du bâtiment soviétique. L'entrevue du groupe Viglieri et de Mariano et Zappi fut particulièrement impressionnante.
Le 16 juillet, le Krassine, véritable ange gardien des naufragés polaires, allait recueillir le groupe Tchoukhnovski. Au moment de l'opération, arrivaient près du brise-glace, le Norvégien Noys et les trois Italiens envoyés jusqu'à trente kilomètres de distance du Braganza pour porter secours à l'aviateur soviétique. Le Krassine les prit à son bord. Puis, en poursuivant sa route, il recueillit encore l'aviateur russe Nosaki et son passager qui avaient échoué au Cap Platen.
Hélas ! au cours de toutes ces allées et venues à travers les banquises, le Krassine fut sérieusement endommagé et il ne put pas essayer de poursuivre ses investigations dans l'espoir de retrouver le groupe Guilbaud-Amundsen. Le Pourquoi-Pas ? du docteur Charcot est parti dans ce dessein. Nous souhaitons de tout notre cœur qu'il réussisse.
La prison polaire nous rendra-t-elle nos héros, les héros norvégiens et le groupe Alessandrini ? Nous avons peur, grand'peur.
Jacques MORTANE.

L'Air n° 213 - 15 septembre 1928.

Le flotteur de Guilbaud.
Il ne devait pas en être de même, hélas ! pour l'équipage constitué par le capitaine de vaisseau Guilbaud, le lieutenant de vaisseau de Cuverville, le radiotélégraphiste Valette, le mécanicien Brazy, le célèbre explorateur Roald Amundsen et le capitaine norvégien Dietrichsen.
Le 1er septembre, le bateau de pêche Brodd, recueillait, près de Fugloë, à 10 milles au nord de l'île Wann, un flotteur d'hydravion, provenant du Latham. Ce flotteur, examiné par les officiers du Michael Sars, du baleinier français Durance et par des mécaniciens ayant travaillé à l'appareil, fut identifié sans l'ombre d'un doute. 11 était peint en gris bleu, mesurait 2 m. 32 de long, 58 centimètres à la partie supérieure et 56 à la partie la plus inférieure. Il était divisé en quatre compartiments étanches. Il avait été réparé avec une plaque de cuivre avant son départ de Norvège. D'autre part, les attaches fixant le flotteur à l'aile de l'appareil avaient été posées également en Norvège. Toutes ces caractéristiques se rapportaient exactement à l'appareil des héros.
Le flotteur portait des marques laissant supposer qu'il avait été violemment arraché de l'hydravion.
Il semble que la tragédie avait dû se produire le 18 juin, entre 19 et 20 heures, au moment où le Latham était à mi-chemin entre la côte norvégienne et l'île de l'Ours, quelques instants après le dernier message qu'avait enregistré le laboratoire physique de Tromsoë.
Il paraît malheureusement certain que tous les braves de la mission ont dû périr. De quelle façon ? Panne ou incendie à bord. Sans doute ne le saura-t-on jamais.