L'Aérophile - novembre 1930

LE DRAME DU R 1O1


Dans la soirée du 4 octobre, le dirigeable anglais R-101 quittait Cardington à destination des Indes, avec 54 hommes à son bord. Lord Thomson, ministre de l'Air accomplissait ce voyage, accompagné de Sir Sefton Brancker, directeur de l'Aviation civile. Parmi les passagers, on comptait le colonel Richmond, le commandant Colmore, le major Scott, l'ingénieur Leach, etc. L'aéronef était commandé par le lieutenant Irwin, avec le lieutenant Johnston comme navigateur.'

Le R-101 traversa la Manche vers 23 h. 30, et survola bientôt Abbeville. Au-dessus de Beau-vais, la tempête commença de faire rage, mais néanmoins à 1 h. 40, un dernier radio capté signalait que tout allait bien à bord.
le trajet

Quelques minutes plus tard, des explosions successives alertaient les habitants. Les gens accourus allaient être témoins d'un des plus épouvantables drames de l'Air que l'Histoire ait jamais enregistré. Le dirigeable s'était abattu dans les terres de la petite commune d'Allonne, et flambait comme une torche, dans les clameurs de son équipage supplicié. Gendarmes, paysans, furent les témoins impuissants de cette atroce agonie, qui dura quelques secondes. Quarante-six victimes immédiates, deux qui succombèrent à l'hôpital, tel fut le bilan de ce nouveau et douloureux sacrifice dont l'Aéronautique anglaise porte aujourd'hui le deuil.
Voici quelle était la liste complète, noms, titres, et grades, des personnes embarquées :
Passagers. - Lord Thomson, ministre de l'air; sir Sefton Brancker, directeur du service civil de l'aviation; le chef d'escadrille Palastra, de l'aviation militaire australienne; le chef d'escadrille O'Neill, représentant le secrétaire d'Etat pour l'Inde, membre du service aéronautique de Cardington; le commandeur Colmorc, directeur du développement des services de dirigeable; le lieutenant-colonel Richmond, directeur adjoint de ce service (service technique) ; le major Scott, directeur adjoint de ce service (service volant) ; le chef d'escadrille Rope; l'ingénieur Leach; l'inspecteur Bush-field; le major Bishop, inspecteur en chef de l'aviation; Buck, attaché à la personne de lord Thomson.
Officiers. - Le lieutenant Irwin, capitaine; le lieutenant Johnston, navigateur; le lieutenant commandeur Atherstone, premier officier; le lieutenant Steff, deuxième officier; l'officier météorologue Gidlett, intendant de la section du vol par dirigeable au bureau météorologique.
Equipage. - Keeley, chef sans-filiste; Atkins, Disley, Larkins, sans-filistes; Gent, premier mécanicien; Bell, Binsks, Blakc, Burton, Cook, Fergus-son, Hasting, King, Littlecit, Key, Moule, Savory, Scott, Short, Watkins, mécaniciens; Church, Ford, Foster, Norcott, Radcliffe, Rampton, Richardson, Rudd, Taylor, gréeurs; Hunt, chef pilote; Mason, Oughton, Potter, pilotes; Graham, cuisinier; Hod-nett, maître d'hôtel; Savidge, chef maître d'hôtel; Megginson, garçon de cabine.
Lord Thomson et Sir Branker

La chute et l'ouverture d'un réservoir d'eau permirent à six hommes seulement, qui se trouvaient réunis dans la nacelle arrière, d'échapper miraculeusement à la mort. Ce sont l'ingénieur Leach, l'opérateur sans-filiste Disley, et les mécaniciens Binks, Cook, Bell et Savory.

Sur les causes de la catastrophe, il est encore prématuré d'épiloguer, tant que les conclusions de la Commission d'enquête, à laquelle participèrent des techniciens français, n'auront pas été publiées.

Tout ce qu'on sait, c'est qu'il y a eu certainement rupture des gouvernes arrière, que d'autre part les conditions atmosphériques - vent, pluie très serrée alourdissant l'aéronef, obscurité totale - ont été parmi les causes essentielles du drame. Enfin il est établi que l'explosion et l'incendie ne se déclarèrent qu'après la chute.

La France, qui garde le pieux souvenir de l'équipage du Dixmude, a donné aux victimes du R-101, l'hommage unanime d'une douleur profondément ressentie. Une fois de plus, dans la tragédie, s'est affirmée, entre deux nations que souvent des intérêts divisent, l'indestructible amitié qui fait communier dans une même pensée deux gouvernements et deux peuples.

Dès les premières heures de la matinée, M. Laurent Eynac est sur les lieux, organisant les secours, le service d'ordre, prenant les mesures nécessaires, et facilitant la tâche de tous.

Ce qui fut prodigué de dévouement et de respectueuse sympathie, l'Angleterre a déjà montré qu'elle ne saurait plus l'oublier, et ce lui fut sans doute un réconfort en cette cruelle épreuve.

Le 7 octobre, la levée des corps eut lieu à Beauvais, en présence de MM. André Tardieu et Laurent-Eynac, de Lord Tyrrell, ambassadeur d'Angleterre, et des représentants du Président de la République, des ministres de la Guerre et de la Marine.
Les officiers

Ce fut ensuite leur embarquement à Boulogne-sur-Mer, le transport à la chapelle ardente de Westminster, où le service funèbre fut célébré le vendredi 11 octobre en présence de S.A.R. le prince de Galles. Le ministre de l'Air français assistait à la cérémonie, avec les membres de son cabinet. Le lendemain, les 48 martyrs dont quelques uns seulement avaient pu être identifiés étaient inhumés dans le petit cimetière de Cardington.
Le roi Georges V et le Premier ministre ont exprimé publiquement leur reconnaissance au Gouvernement Français, et M. Laurent-Eynac a reçu, en témoignage de la satisfaction du souverain, les insignes de grand-croix de l'ordre de l'Empire britannique.
Le successeur de Lord Thomson sera Lord Amulree, K.C.

Et maintenant que l'horreur du drame va s'estomper peu à peu devant les foules, on peut se demander quels enseignements il conviendra d'en tirer. La plaie est trop vive encore... mais on sait déjà, officieusement que l'Angleterre ne renoncera pas à la politique des dirigeables, qu'elle espère en l'avenir, et que ses techniciens vont se remettre au travail. La mort a passé, prélevant une rançon plus forte que de coutume; les rangs se resserrent et la vie continue...