L'Aérophile - mai 1925

ADER N'EST PLUS


Dans l'étroite allée du cimetière, seules les fleurs encore fraîches attestent la cérémonie qui vient de prendre fin. Les humains sont retournés vers la vie. La tenture sombre des cyprès touffus et vigoureux s'oppose à l'éclat du jour. Ombre et silence. Les hommes ne parlent plus : on les voit, lents et chagrins, s'éloigner vêts la ville. Les oiseaux vont oser reprendre leur chant : savent-ils bien pour qui ? .
Clément Ader est là. Tant de travail, tant de génie, tant de passion patriotique n'aboutissent donc, en l'implacable loi, qu'à ce commun repos ?
Destinée prodigieuse : l'enfant ne connaît que la diligence, en sa montagne lointaine. Etre rivé au sol lui semble insupportable. Les airs ! Il veut pouvoir un jour s'élever dans les airs. Il y parvient, ô prodige ! Et comme il a vu 71, sa patrie envahie, meurtrie, vaincue, tout de suite il songe que demain peut-être, pour cette patrie, ce sera le salut. Il veut doter la France de cette cuirasse. On l'écoute, sans comprendre. Il presse : on détourne la tête. Il clame, il supplie : il agace, on l'écarte...
Les ans passent. D'autres chercheurs, ses cadets, un à un, peinant sur les mêmes voies, subissent les mêmes épreuves, mais en un monde un peu plus vieux ; la matière est plus riche, moins indocile, mieux asservie, les esprits veulent bien admettre. Même l'enthousiasme vient et stimule et féconde. Les heureux sont vus, sont suivis, sont fêtés…
Proteste-t-il, lui ? A peine s'il laisse protester ceux que blesse l'oubli et qu'irrite l'iniquité. Sa pensée n'a point varié : la France !
" Nous aurions pu, dix, quinze, vingt ans plus tôt posséder cette arme de défense. Ne pensons plus au passé. Rattrapons le temps perdu. Pays, conserve la suprématie aérienne. Hâte-toi. Qui sait ce que demain te vaudra " ?
Demain ! Les Tauben d'août 1914 justifient trop les soixante années de labeur et de transes du prophétique vieillard. Il ne s'attarde point à montrer sa sagesse incomprise ou dédaignée. Il poursuit sa croisade. Il la poursuit. Il la poursuivra jusqu'à son dernier souffle, n'acceptant un hommage que pour en espérer plus de puissance à ses adjurations... Et quand la mort le prend, on retrouve sur sa table de travail, à côté du binocle et du crayon provisoirement déposés, un calcul ébauché relatif à " l'avionnerie "... Il était dans sa quatre-vingt-cinquième année. ; Les derniers assistants, les plus cassés par l'âge, les plus brisés par le chagrin, ont disparu au tournant de la route. Le faîte des cyprès austères s'anime à nouveau. Les oiseaux reprennent leur chant : peut-être savent-ils ce que fut et ce que fit celui au sommeil de qui, à tout jamais, maintenant, ils vont veiller...
Jacques May