La Revue Aérienne - 1911
M. Maurice Barrès
et l'aviation militaire.

Le lieutenant de Caumont et les aviateurs militaires " tombés au champ d'honneur " ont trouvé le plus éloquent des panégyristes.
Attentif à leurs audacieux exploits comme atout ce qui peut sauvegarder et accroître notre patrimoine national, M. Barrès, membre du comité directeur de la L. N. A., leur consacre ce digne hommage, auquel la Revue Aérienne est heureuse de s'associer.

C'est décidé qu'à Lunéville, où il avait sa garnison, on élèvera un petit monument à la mémoire du lieutenant de Caumont. La municipalité et la deuxième division de cavalerie sont d'accord pour marquer d'une pierre l'endroit où, l'été dernier, au cours du circuit de l'Est, et trois mois avant sa chute mortelle, le jeune officier aviateur vint atterrir sur le champ de manœuvres. La charmante petite ville militaire où se dresse déjà une statue du général Lasalle, gloire de la cavalerie française, veut donner un souvenir au cavalier aérien qui apparut, un jour de juillet, dans son ciel. Minutes inoubliables ! 11 venait sur sa machine de toile et d'acier, sur son féerique cheval de guerre, rendre visite à ses chefs, à ses camarades, à toute cette population dont il était le favori. Tout Lunéville, prévenu d'un coup de téléphone, l'attendait, le vit apparaître, le reçut avec enthousiasme, le dragon ailé, si fort et si joyeux, et peu après l'acclamait encore quand il s'éloignait dans les airs... Elle fut immense l'émotion produite par cette envolée superbe que fit là-bas le jeune dragon pour l'honneur de son régiment, pour la gloire de son arme et pour le réconfort de toute la frontière. J'en puis parler, j'étais dans le pays ; j'ai vu passer cette alouette gauloise qui chantait au-dessus de la plaine lorraine. Rien de plus juste que la magnifique image que je recueille dans une lettre écrite alors aux officiers aviateurs par le doyen de la Faculté des sciences de Nancy : " Vos sensationnelles arrivées en biplan, le 7 août dernier, les merveilleux spectacles aériens que vous nous avez offert jusqu'au 11, ont excité en Lorraine un enthousiasme indescriptible. Grâce au précieux concours des officiers aviateurs, les fêtes du circuit de l'Est ont pris à Nancy le caractère militaire et patriotique qui convenait... Profondément reconnaissants..., pleins d'admiration..., le comité nancéen et la ville de Nancy ont résolu de donner un témoignage de leurs sentiments aux cinq officiers qui sont venus enchanter notre ciel.. "
Enchanter notre ciel et puis ensanglanter notre sol, quelle saisissante destinée ! Après tant de siècles que l'homme est rivé au sol, connaître les ivresses de l'oiseau et puis si vite se briser, c'est une tragédie, mais de celles dont nous devons, mieux qu'admirer, aimer les héros.
Au premier appel lancé dans nos corps de troupes, par le ministre de la guerre pour demander des officiers aviateurs, les fantassins, les artilleurs, les marins, les cavaliers répondirent. Ou n'eut que l'embarras de choisir. Les premières victimes militaires, les capitaines Ferber et Madiot appartenaient à notre artillerie. Le lieutenant Jacques-Ghislain Nompar Caumont de La Force rêvait d'ajouter un nouvel éclat de courage au lustre d'une famille dont le nom retentit superbement dans notre histoire depuis dix siècles et de montrer dans les airs l'audace de nos cavaliers.
" Casse-cou réfléchi, peu mondain, taillé en hercule, Caumont est un officier de valeur que j'aimerais avoir sous mes ordres en temps de guerre", ainsi s'exprimait sur lui son général, le général Conneau. Et il ajoutait : " Caumont a souvent forcé mon admiration par son audace et par son sang-froid. " Sur le champ d'aviation de Vincennes et dans ses excursions à travers l'espace, Caumont se révéla aussitôt l'incomparable officier de reconnaissances qu'il avait été dans la chevauchée à travers la plaine. Son adresse, sa virtuosité de cavalier, sa vigueur aussi, le prédisposaient comme pas un pour diriger ces appareils qui exigent tout ensemble du doigté, du sang-froid et de la force. Au bout de quelques semaines, il émerveillait tous les pilotes. Il les inquiétait aussi. Mais qui donc parmi ces soldats eut osé lui prêcher la prudence ? Ecoutez, méditez les paroles qui suivent d'un caractère si viril, d'une moralité si haute qu'il est inconvenant de les louer et qu'on se borne à les recueillir avec respect. " Ce n'est pas nous, dit le capitaine Lucas-Girardville, qui aurions pu reprocher au lieutenant de Caumont sa hardiesse. La science n'a besoin que des sacrifices nécessaires pour connaître les perfectionnements que l'on doit apporter aux appareils, mais la patrie a des exigences plus sévères. 11 faut qu'elle sache tout ce qu'on peut tirer des instruments, même imparfaits, mis à sa disposition pour la lutte éventuelle, parce que seule cette connaissance permettra à une jeunesse intrépide de tirer le meilleur parti de tels instruments et ainsi d'assurer la victoire. Il faut savoir... même au prix des plus grands risques... "
Caumont se jouait dans la bourrasque et le vent. Aucun temps ne l'effrayait. Ses camarades ne l'appelaient plus Caumont la Force, ils rappelaient Caumont la Tempête. Et, certes, il méritait cet étrange nom de Nompar, non pareil, sans rival, que Charles V avait donné pour sa bravoure à l'un de ses lointains ancêtres.

J'ai là sous les yeux une carte postale qui le représente escaladant son appareil. Quel beau jeune homme ! Quel beau type de cavalier français ! On le sent taillé en force, mais on le devine nerveux et fin. Sur son visage, un sourire plein d'audace et de bonhomie, et cette assurance paisible que je retrouve toute semblable sur les traits de ses camarades aviateurs, les Camermann, les Féquant, les Bellanger et tant d'autres... Ils sont rassurants, ces visages, ils nous disent, tous ces yeux clairs, tous ces regards résolus, que nous pouvons avoir confiance et qu'il y a dans notre armée d'incomparables réserves d'énergie.
Quelques semaines après ces débuts étonnants, après ses belles randonnées du Circuit de l'Est et la gracieuse visite qu'il avait faite à sa garnison de Lunéville, à bord de son aéroplane, Caumont se signalait aux manœuvres de Picardie. Par un temps épouvantable, il s'en alla porter un ordre à Rouen et, le lendemain, revint à son quartier général, au village de Granvilliers. C'est à cette occasion que le ministre de la guerre l'inscrivit au tableau de concours pour cette croix de la Légion d'honneur qui devait bientôt orner son cercueil.
L'expérience de ces manœuvres avait prouvé au lieutenant que les reconnaissances aériennes exigent des appareils d'une extrême vitesse. Le colonel Etienne, directeur de l'aviation à Vincennes, mit le comble à ses vœux en lui confiant un monoplan rapide, du type Nieuport. Pendant deux mois, Caumont s'entraîne avec succès, de concert avec son camarade Maillols, et, après de nombreux vols sur le polygone de Vincennes, plein d'une juste confiance dans sa maîtrise, il se rend, au commencement de décembre, à l'aérodrome de Saint-Cyr, pour continuer son entraînement.
Le 30 décembre, à dix heures du matin, il est sur le champ d'aviation, pour conquérir un record.
Un témoin m'a raconté ce qu'il a vu :
Il avait légèrement gelé dans la nuit, mais la température s'était radoucie et le long des branches chargées de givre, l'eau s'égouttait doucement. Des automobiles venaient se ranger sur le côté de la route ; des enfants et des militaires s'amassaient ; on savait que Caumont allait disputer un prix et s'enlever avec son camarade Maillols. L'aéroplane était là, tout blanc, tout neuf, étincelant sur les arrière-fonds brumeux. L'attente ne fut pas longue. On entendit un grondement de moteur et l'aéroplane s'envola, mais pour s'abaisser aussitôt et reprendre terre loin de nous, au bout du champ de manœuvres. Nous vîmes deux cavaliers du cadre noir accourir et les mécaniciens s'empresser. La mise au point, toutefois, parut facile. Après quelques minutes tout ce monde s'écarte lestement. L'appareil s'entoure d'un nuage bleuâtre où retentissent les détonations du moteur qui peu à peu se régularisent, et une seconde fois, le grand oiseau blanc s'enlève.
" D'un vol vif et léger, il passe à 150 mètres environ, au-dessus de l'extrême pointe du Bois-Robert, et déjà sur le ciel bleu il décrit un grand cercle pour regagner son point de départ, quand, soudain, on lui voit faire un soubresaut étrange. Il se reprend et commence à descendre. Mais qu'est-ce donc que cette descente? Ce n'est pas un vol plané... Un second soubresaut secoue le Nieuport et, soudain, il pique lourdement vers le sol.
" Les cavaliers, les automobiles rapidement mis en marche s'élancent. Les piétons courent à toutes jambes, sans mot dire. Bientôt, le passage à niveau franchi, chacun peut voir à 500 mètres dans les terres labourées, une masse blanche qui gît, informe. Tombé sur une aile, l'aéroplane s'est brisé contre le sol; le moteur a pénétré profondément dans la terre amollie par le dégel, et l'autre aile, intacte, se dresse vers le ciel.
" Le malheureux lieutenant gisait sur les mottes froides et détrempées. Avec une anxiété déchirante, il demanda : " Est-ce que je rêve? " Les douleurs lui répondirent. Quelques-uns lui offraient de vagues espérances, de banales paroles. Un capitaine d'artillerie cependant, qui avait été aux colonies et, sans doute, avait vu mourir des camarades, lui tint, un langage qui sortait de la vulgarité des banales consolations. Avec douceur et sans se lasser, il répondait toujours aux mêmes questions qui revenaient sur les lèvres du blessé. Elles portaient, surtout au début, sur la manière dont l'accident avait pu se produire. A toutes ces interrogations, le capitaine répondait évasivement, plutôt pour calmer le patient que pour le renseigner, car personne n'avait pu démêler les causes de l'accident. Il enveloppait pour ainsi dire le blessé de sa sympathie, parlant sans cesse et s'efforçant de distraire le lieutenant de sa souffrance. Mais après le premier engourdissement de la chute, les souffrances de ce corps brisé assaillirent le patient partout à la fois, au point qu'il ne savait plus les lieux d'où lui venait une si grande intensité de douleur, il se mit à exhaler des plaintes. Lentement et distinctement il disait sa souffrance, mais sans récriminations vaines, parlant avec une majesté simple et une très grande douceur, s'excusant autour de lui de n'avoir pas assez de courage pour garder le silence. Et tous, parmi ce cercle de soldats, de paysans, d'ouvriers, de riches bourgeois et de gamins, sentaient que dans ce corps mutilé habitait l'âme d'un grand seigneur.
" A cette minute, au milieu des figures tendues vers lui, Caumont aperçut un prêtre qui, la main levée, prononçait les paroles de l'absolution. Le jeune homme eut une seconde d'effroi, puis voyant que la main restait levée et que les paroles du pardon continuaient, il parut accepter son destin et remercia l'ecclésiastique.
" Cependant, les majors et les infirmiers arrivaient. C'était bien un spectacle de bataille que l'on découvrait dans ce champ. En face, une redoute ; tout près, l'aéroplane brisé; puis cette voiture d'ambulance, ces majors, ces officiers recueillis et consternés sur le corps de l'un d'eux. C'était bien là le cadre qui convenait pour l'agonie d'un brave. Dans le lointain, au-dessus des collines de Buc on entendait ronfler un moteur et, de temps en temps, une masse blanche glissait à l'horizon. C'était Tabuteau qui se couvrait de gloire et gagnait ce jour-là le record de la distance... "
Le colonel Etienne a prononcé sur la tombe de Jacques de Caumont de belles paroles d'adieu : " Il avait la jeunesse, vingt-huit ans, la santé, la fortune, l'avenir, de douces affections de famille, des amitiés solides, et tout cela il l'a librement donné à la patrie avec une admirable et poignante simplicité. " Cet éloge du héros tombé se complète par ce portrait que le général Cherfils traçait du héros vivant : " C'était un soldat d'une fière allure et d'une prodigieuse vigueur. Ses défauts n'étaient que le panache de ses charmantes qualités. Je l'aimais tout entier... "
Je souhaiterais que l'on gravât ces paroles sur la pierre de souvenir que Lunéville va consacrer à la mémoire de Caumont. J'y ajouterais la devise de ce maréchal Caumont La Force, qui, sur treize enfants, en eut onze tués sur le champ de bataille : " Fit via vi... Se faire un chemin par la force. "
Nous aimons tous ces jeunes héros qui sont tombés sur le champ de l'aviation, mais nous ne pouvons nous empêcher de réserver une sympathie, une affection particulière à ceux qui faisaient partie de l'armée et qui sont morts pour la patrie en service commandé. Nous nous répétons les brûlantes paroles, pareilles aux flammes d'un bûcher funèbre, toutes faites pour purifier notre douleur que lançait, il y a peu, Paul Déroulède à Buzenval : " Grâce à nos officiers oiseaux, grâce à leur énergie, à leur adresse, à leur persévérance, nous voilà munis du plus redoutable et du plus inattendu des instruments de combat. Nos ancêtres, les vieux Gaulois, répondaient fièrement aux menaces de Rome : " Nous ne craignons rien, sinon que le ciel nous tombe sur la tête. " J'ignore si les Germains n'ont que cette seule crainte, mais ce dont je suis sûr, c'est que, le jour venu de la guerre sacrée, tandis que nous les combattrons sur terre et sur mer, le ciel aussi, le ciel leur tombera sur la tête. "

MAURICE BARRES, de l'Académie Française.