La Revue Aérienne - 25 avril 1911
Le capitaine Tarron.
La veille des obsèques de l'enseigne de vaisseau Byasson la mort frappait à nouveau dans les rangs de l'aviation militaire française : le capitaine Tarron, officier du génie, faisait, au retour d'un beau voyage aérien, une chute mortelle sur l'aérodrome de Villacoublay, près de Versailles. L'aviateur rentrait d'Orléans sur un biplan type militaire à 6 h. du matin. Après s'être maintenu pendant tout son voyage à une hauteur moyenne de 1.000 mètres, il descendait vers les hangars en un vol plané, lorsque tout à coup son appareil tangua, pointa de l'avant, fit un tour complet sur lui-même et vint se broyer sur le terrain de l'aérodrome. Le capitaine Tarron fut tué sur le coup.Le capitaine Tarron.
Le soir de l'accident, le général Roques, inspecteur général de l'Aéronautique militaire, a fait à un de nos confrères les déclarations suivantes qui ont été rapportées par le journal Excelsior : " Au Sujet de la catastrophe de Villacoublay que je déplore profondément, un journal du soir a écrit que le capitaine Tarron avait modifié son aéroplane Maurice Farman. Assertion est absolument inexacte. Le capitaine Tarron était bien l'inventeur d'un dispositif permettant de ralentir la vitesse d'un aéroplane descendant en vol plané, mais ce dispositif ne figurait pas sur l'appareil.
D'après mon enquête, notre malheureux pilote a été victime d'un remous, à 80 mètres de hauteur au moment où, se préparant à l'atterrissage, il venait de ralentir le moteur. On peut faire l'hypothèse suivante: le remous fut tellement violent que Tarron fut impuissant à le combattre, c'est-à-dire à relever l'aéroplane engagé. Plusieurs témoins ont constaté les efforts qu'il fit en pure perte... Avant d'arriver au sol, l'aéroplane fit un véritable Looping the Loop, et l'aviateur débarqué, fut retrouvé, dans un état lamentable, à 70 mètres les débris de l'appareil. "
Le capitaine Tarron meurt à trente-trois ans, marié et sans enfant. Né à Dijon le 16 janvier 1878, sous-lieutenant en 1898, il avait été promu capitaine en 1904 et attaché, sur sa demande, au laboratoire militaire des recherches aérostatiques à Chalais-Meudon. C'était un véritable savant. Dès sa sortie de polytechnique, il avait inventé un système de pont immédiatement adopté par l'armée. On lui doit encore de remarquables constructions en béton armé, l'aviation lui avait inspiré des idées très ingénieuses et très pratiques.
Ces deux morts, à trois jours d'intervalle, ont un énorme retentissement dans le monde aéronautique, elles ont provoqué une profonde émotion à l'Hôtel-de-Ville de Paris. M. Ambroise Rendu, conseiller municipal, a écrit à M. le Préfet de la Seine qu'il protestait contre la délibération de l'assemblée qui a décidé que les crédits adoptés récemment seraient affectés à des prix d'aviation et qu'il attaquerait cette délibération tant qu'on n'aura pas créé un prix pour encourager les inventeurs à étudier des moyens de protection pour les aviateurs. En outre, M. Ambroise Rendu a écrit à M. Félix Roussel, président de la première commission, l'invitant à réunir ses collègues pour étudier la situation.
On se souvient que la Conférence internationale des lignes aériennes, sur la proposition du président de la Ligue Nationale Aérienne française, avait l'an dernier émis dans ce sens un vœu formel. Le Conseil municipal de Paris a reçu plusieurs délégations, qui lui ont exposé cette manière de voir à diverses reprises. Les plus hautes personnalités du monde scientifique et milita parmi lesquelles MM. Carpentier, le général de Lacroix, Archdeacon, Cellerier, etc., sont venus avec M. René Quinton plaider devant le Conseil la cause du perfectionnement de la science aéronautique.
Malgré ces avis autorisés, une vive campagne a fait préférer jusqu'ici le sport à l'avancement de la science. Espérons qu'après ces cruels avertissements, qui retentissent si douloureusement dans les cœurs français, on comprendra où est le vrai devoir.
Les deniers publics peuvent trouver une destination plus haute que ce qui consiste à servir uniquement à l'amusement des foules.