L'Air - n° 550 - 25 février 1945

L'as des as français en 1939-40 Le Commandant Marin la Meslée est glorieusement tombé


L'aviation française pleure aujourd'hui un de ses plus brillants et un de ses plus ardents défenseurs. Le commandant Marin la Meslée, pilote aux vingt victoires, dont quinze furent homologuées, l'as des as de l'aviation française pendant la période de 1939-1940, est glorieusement tombé au-dessus de l'Allemagne le 4 février dernier, alors qu'il effectuait une nouvelle et périlleuse mission.

Une glorieuse escadrille
Marin la Meslée, c'est avec le capitaine Accart, le sergent-chef Morel qui " descendit " 12 avions en huit jours, toute l'histoire de la fameuse escadrille 1/5, l'une des plus glorieuses dont puisse s'enorgueillir l'aviation de chasse française, qui a totalisé en six semaines de bataille 71 victoires. Dans la liste des onze " as " ayant totalisé plus de dix victoires, figurent cinq pilotes de la " Spa 67 ", filleule, en quelque sorte, de la prestigieuse " Spa 3 " l'escadrille de Guynemer, devenue plus tard, l'escadrille 1/5.

Le type parfait du chasseur, écrit son chef, le capitaine Accart
Dans Chasseurs du Ciel, le capitaine Accart situe très exactement celui qui devait devenir un de nos plus glorieux pilotes :
Marin la Meslée, " Marina " en radio, est mon second depuis deux ans. J'ai vu avec plaisir arriver ce grand garçon racé, type du chasseur s'il en fut, qui a été pour moi plus qu'un collaborateur précieux, un autre moi-même, dans la préparation intensive que nous avons menée dès le printemps 1938 où nous sentions déjà la guerre inévitable. Je me souviens d'un incident , qui montre combien il était prêt à me remplacer au pied levé s'il m'arrivait quoi que ce soit.
Nous venions de décoller en patrouille à sept de Villacoublay pour une démonstration en groupe de dix minutes au meeting de Saint-Germain en 1939. A peine en l'air, j'appuie sur la commande électrique de relevage du train d'atterrissage : un court-circuit se produit dans la boîte de contrôle et me voilà sans électricité, obligé de rentrer mes roues à l'aide de la commande à main, en difficulté avec mon hélice automatique et en panne complète de poste radiophonique.
Or je devais donner tous les ordres par radio. Pas de temps de changer d'avion. Je connais mes pilotes. Peut-être les mouvements d'ensemble seront-ils un peu moins simultanés ? Cela marchera quand même. Mais une question est angoissante : le dégagement doit se faire très près du sol, à plus de cinq cent cinquante à l'heure, les deux ailiers extrêmes partant ensemble, puis les deux suivants et enfin mes deux équipiers immédiats qui partent en virage en montant pendant que je tourne un tonneau lent en chandelle, tout ceci presque simultanément pour donner une impression d'éclatement, mais commandé par des " tops " que je donne en radio de façon à éviter les collisions.

Allô, Marina, rapprochez-vous !
D'autre part, je ne pourrai pas, comme j'ai l'habitude de le faire, guider mes pilotes pour les aider, par des observations en vol, à obtenir une symétrie et une régularité parfaites.
Cependant la présentation se déroule normalement, mais je vois approcher avec un petit serrement de cœur l'instant du dégagement. Le piqué qui le précède est pour moi rempli d'une secrète angoisse. Quelques secondes... et le mouvement s'est effectué sans incident : dans un soupir de soulagement, je fais mon tonneau. J'appris, quelques minutes plus tard, par Marin la Meslée, que s'étant rendu compte de suite de ma panne d'électricité, il avait donné tous les ordres à ma place, prenant mon indicatif radio, sans que les autres pilotes s'en aperçoivent, d'autant plus que, distancé un instant de quelques mètres, il s'envoya à lui-même un " Allô, Marina, rapprochez vous ! " que tous entendirent et qui les confirma dans leur erreur. "

Des Curtiss ? non...
Le capitaine Accart, dans son ouvrage, précise comment Marin la Meslée faillit un jour se faire descendre :
Marin la Meslée, qui se trouve un peu en arrière, aperçoit un Do 215 isolé et l'attaque, mais sans pouvoir le rejoindre. Il tire de loin. Chasse-croisé dans les nuages ; enfin le moteur gauche s'arrête, puis le moteur droit crache de la fumée noire. Deux chasseurs apparaissent au-dessus, trois quarts avant. Marin pense que ce sont (?) et Muselli qui viennent lui donner un coup de main, et continue à tirer, quand il entend tout à coup un bruit terrible : le pare-brise, la cabine vitrée, la planche de bord se remplissent d'étoiles ; il dégage brutalement, redresse près du sol, regarde derrière lui : plus rien. Sous ses plans, Challerange défile. Il a failli se faire descendre pour avoir pris des Me 109 pour des Curtiss, mais il avait lui aussi, la " baraka " et les projectiles ennemis ont dessiné sa silhouette dans le tableau de bord, sans rérafler.

Son ultime piqué
Hélas, il devait avoir moins de chance au début de ce mois, lorsqu'il effectua, dans la région de Mulheim, son ultime piqué qui devait être si tragiquement interrompu par un obus de la Flak qui toucha en plein son Thunderbolt.
Marin la Meslée est mort, la veille où il devait, avec ses camarades, fêter ses 33 ans, car il était né à Valenciennes le 5 février 1912. Il avait été breveté pilote le 1er août 1931, engagé volontaire le 4 novembre 1931, nommé caporal-chef pilote le 20 avril 1932, puis sous-lieutenant de réserve le 28 septembre 1932. Le 4 novembre de la même année, il démissionnait, mais c'était pour contracter le 25 novembre, un réengagement comme sergent au 2e régiment de chasse. Après avoir préparé les E.O.A. à l'Ecole de Versailles, il, est nommé sous-lieutenant le 1er octobre 1937, breveté observateur le 1er décembre et affecté à Reims.

106 missions en 1939-1940
Le 1er octobre 1939, nommé lieutenant au groupe de chasse 1/5, il effectua pendant la campagne de France 106 mission. A l'armistice, son unité a été repliée en Afrique du Nord où il commandera le groupe quelques semaines plus tard. Nommé capitaine le 15 décembre 1941, il reprit la lutte le 8 novembre 1942, en participant à la bataille de Tunisie.

Puis 105 missions depuis 1942
Il effectua personnellement 105 missions de " Coastal Command " toujours en tête de son groupe qui remporta 4 victoires au large des côtes africaines.
Le 25 juin 1944, Marin la Meslée est promu au grade de commandant et revient en France. où son groupe, basé dans l'Est, apporta l'appui le plus efficace aux troupes de la première Armée française, dans sa marche victorieuse sur le Rhin.

Plus de 2.000 heures de vol
Marin la Meslée, qui totalisait plus de 2.000 heures de vol, était, titulaire de la Croix de guerre avec 9 palmes et une étoile d'argent. En outre, le 24 juin 1940 il avait été fait Chevalier de la Légion d'honneur, avec la citation suivante :
Commandant d'escadrille de grande classe. Modèle d'audace raisonnée. Le 11 juin 1940, commandant une patrouille triple, a intercepté un groupe de 24 bombardiers et chasseurs allemands et a abattu un Junker 88. A abattu au total 4 avions à lui seul, 11 avions en collaboration avec ses coéquipiers et en a endommagé gravement 6.

Des citations comme il y en a peu
Ses citations, a elles seules, retracent, mieux que n'importe quel commentaire, sa brillante, mais, hélas, trop courte carrière. Nous ne résistons d'ailleurs pas au désir de les publier :
7-3-1940 : A l'ordre de l'Armée aérienne :
Brillant chef de patrouille, d'un allant et d'une endurance dignes de tous éloges. Le 11-1-1940, au cours d'une mission à très haute altitude, a intercepté et abattu un Dornier 17 sur notre territoire après l'avoir poursuivi et attaqué jusqu'au sol.
12-5-1940 : A l'ordre de l'Armée aérienne :
Chef d'une patrouille double a attaqué 2 pelotons de 30 avions de bombardement en piqué et a abattu 3 Junk 87 dont 2 à lui seul.
16-5-1940 : A l'ordre de l'Armée aérienne :
Chef d'une patrouille d'accompagnement d'une patrouille double ayant rencontré avec sa patrouille une formation ennemie dix fois supérieure en nombre, en a attaqué les derniers éléments et a abattu à lui seul un Messerschmitt 109.
16-5-1940 : A l'ordre de l'Armée aérienne :
A la tête d'une patrouille simple, a abattu avec ses deux équipiers un Dornier 17. Le 15 mai 1940, chef d'une patrouille triple, a attaqué un Henschel 136 et, aidé de trois de ses équipiers, l'a abattu après avoir dispersé les 9 appareils de chasse qui le protégeaient.
18-5-1940: A l'ordre de l'Armée aérienne :
Chef de patrouille d'accompagnement, a attaqué et dispersé un groupe de 20 avions ennemis de bombardement. A abattu avec le concours de deux de ses coéquipiers. 3 Heinkel 111.
19-5-1940 : A l'ordre de l'Armée aérienne :
Chef d'une patrouille simple intercepte et attaque un groupe de 21 bombardiers ennemis et avec le concours d'un de ses équipiers abat un Heinkel 111.
22/23-5-1940 : A l'ordre de la Division aérienne :
Dans les journées de batailles des 21, 22, 23 mai 1940 a exécuté en monoplace dans des conditions rendues difficiles par les réactions ennemies, deux reconnaissances particulièrement importantes pour le commandement. A brillamment réussi ces deux missions.
24-5-1940 : A l'ordre de l'Année aérienne :
Chef d'une patrouille triple, surprend un Henschel 126 qu'il abat à lui seul.
26-5-1940 : A l'ordre de l'Armée aérienne :
Chef d'une patrouille triple a abattu un Heinkel 111 et le 3 juin, chef d'une patrouille simple a abattu un Henschel 126 avec le concours de ses deux èquipiers.
N'est-ce pas un très grand Français, un magnifique et courageux pilote, que nous venons de perdre ?

G.F.


Dans un ordre du jour à l'armée de l'air M. Charles Tillon rend hommage à nos aviateurs
M. Charles Tillon, ministre de l'Air, a publié récemment l'ordre du jour suivant :
L'Armée de l'Air a pris glorieusement sa part des durs combats qui se sont déroulés pour la libération définitive de la Haute-Alsace.
Je remercie les équipages qui, malgré l'opposition acharnée de l'ennemi et les conditions atmosphériques défavorables, ont mené, sans souci du danger, leurs appareils à l'assaut des défenses allemandes et ont permis à la première Armée de chasser l'ennemi de l'Alsace.
En unissant toute l'Armée de l'Air dans ce sentiment de gratitude, j'évoquerai tout particulièrement ceux qui ont payé de leur vie cette victoire et, parmi eux, l'un des plus purs héros de notre aviation de chasse, le commandant Marin la Meslée qui symbolisa en 1939-1940, l'esprit offensif français et, par 20 victoires, détenait alors la palme des chasseurs.
Il a été abattu par la Flak, le 4 février 1945 au moment où, à sa 117e mission de guerre depuis le 8 novembre 1942, il piquait sur son Thunderbolt pour bombarder et mitrailler les objectifs ennemis de la région de Mulheim. Sa perte est ressentie durement par toute l'aviation française.