L'Air - n° 533 - août 1943
Ludovic Arrachart.

Voici un peu plus de dix ans déjà, disparaissait l'une des plus pures figures de l'aviation française : Ludovic Arrachart tombait à son poste le 13 mai 1933, alors qu'il effectuait les ultimes essais de l'appareil à bord duquel il devait participer à la Coupe Deutsch.
Il fut de Cette pléiade prestigieuse, des Dagnaux, des Le Brix, de tous ces hommes dont les qualités, secondées par " une forte culture et une personnalité solide, purent s'affirmer dans toute leur plénitude, au cours de cette période qui suivit l'immédiate après-guerre, où les matériels, progressant sans cesse, s'élevaient à la hauteur des possibilités exceptionnelles de ceux qu'ils servaient.
Ce fut le temps des envols célèbres d'équipages glorieux. Au lendemain même de l'armistice, nous trouvons Ludovic Arrachart lancé sur les itinéraires lointains.
Né à Besançon le 15 août 1897, d'une famille d'officiers, il se préparait traditionnellement à la carrière des armes, lorsque la guerre éclata. A peine âgé de 17 ans, il s'engageait dès octobre 1914 au 35eme régiment d'infanterie. Nous le retrouvons en Champagne d'octobre 1915 à janvier 1916, puis au moment de l'offensive sur Verdun, où passé sergent, il tombait grièvement blessé à la tête de sa section. Après une courte convalescence, il entrait à Saint-Cyr, d'où il sortait sous-lieutenant en février 1917.
Il reprit sa place au combat. Grièvement blessé une seconde fois sur la Meuse, il était définitivement classé " inapte " à l'infanterie. Comme pour Charles Nungesser, Georges Boillot, d'autres combattants au caractère solidement trempé et pour qui il ne pouvait être question de " relayer ", cette inaptitude aux armes terrestres fut le motif providentiel qui lui permit de passer sur sa demande dans l'aviation.
Après un court passage en école (à cette époque les besoins croissants de personnel imposaient une formation des plus rapides), Arrachart était affecté comme observateur à la M.F.40 ; il connut alors le dur et ingrat travail des escadrilles de corps d'armée : la liaison d'infanterie à basse altitude, les réglages d'artillerie, puis ce fut son passage en école de pilotage où ses solides qualités le firent affecter à la chasse. A l'armistice, nous le trouvons pilote de Spad biplace à la Sp. 20 où il fut quelque temps le compagnon de Gilbert Sardier.
Officier d'armement de la 4e armée à Thionville, c'eût été mal connaître son besoin indomptable d'action que de croire que cette vie calme et tranquille de garnison pourrait longtemps le retenir ; il obtenait au bout de quelques semaines son départ pour le Levant, champ d'action idéal où allait enfin pouvoir donner libre cours à sa soif d'espace et d'action ; il resta vingt mois en Syrie, où, commandant comme lieutenant l'escadrille d'Alexandrette, il laissa de profonds souvenirs.
Portrait
Puis ce fut le début des grandes liaisons, un fiévreux courant agitait alors les hangars et les baraquements de Dugny, d'où décollait à l'appel impérieux des espaces, cette magnifique équipe rassemblée au " Groupe de grande reconnaissance " du 34e : Latapie, Marchesseau, Rossi.
Après un vol Paris-Dakar-Tombouctou en 90 heures effectives, du 3 février 1925 au 24 mars, en compagnie du grand pilote que fut Henri Lemaître, il établissait par le vol historique de Paris à Villa-Cisneros, soit 3.166 km., LE PREMIER RECORD DU MONDE DE DISTANCE EN LIGNE DROITE.
La maladie devait terrasser Lemaître ; il ne put en 1926 continuer " l'équipage ", mais les 26 et 27 juillet le record de distance était de nouveau battu, PAR LES FRÈRES ARRACHART cette fois, qui couvraient 4.305 km. sur le parcours Paris-Bassora.
Désormais, la voie est ouverte. C'est vers le golfe Persique que s'élanceront désormais les équipages à l'assaut de la plus longue distance, Challes et Weiser, Girier et Dordilly.
Par la suite, dans les années qui suivirent, son activité débordante mise au service de la cause unique des Ailes ne devait pas se démentir ; véritable ambassadeur de l'aviation française, pilote aux présentations impeccables, gentleman d'une correction raffinée, fin, racé, nul ne pouvait mieux représenter la France, alors dans toute sa gloire de grande nation aérienne, sous le ciel des différentes capitales d'Europe, voire d'Extrême-Orient, où un voyage de propagande l'amenait en compagnie de Rignot, du 24 mai au 22 août 1929, jusqu'à Moukden. Infatigable, à peine de retour, il entreprenait avec Carol, un tour d'Europe de 12.000 km. sur Breguet 27.
Puis il reprit en touriste la route du continent africain, qui avait assisté à ses premières grandes liaisons : en novembre et décembre 1931, sur Farman 190, Renault 250 CV, il prenait la route de Madagascar d'où, le 20 décembre, il repartait effectuant la liaison Tananarive-Marseille en six jours et demi, ce qui constituait le record du parcours.
A la suite de Jacques Puget, l'aviation sportive le tentait ; c'est alors qu'il acceptait de participer à la première Coupe Deutsch. Nul doute que dans ce domaine, il ne se fut montré toujours égal à lui-même.
Un soir de printemps, dans le soleil déclinant d'un paysage d'Ile-de-France, le Destin devait venir briser nette cette carrière tout entière placée sous le signe de la volonté et du dévouement, une destinée lumineuse vouée au service des Ailes françaises.
B.L. DUCHEZ.