L'Air n°525 - décembre 1942

Nos grands disparus. Emile BOYMOND.

Nous partons fréquemment en chasse, mais tu peux être sans inquiétude à mon sujet. Je me tirerai toujours d'affaire.
Le sergent-chef pilote Emile Boymond ne pensait certes pas en écrivant le 9 mai 1940 cette phrase pleine d'optimisme à son vieux père, que le petit village savoyard de Thairy recevrait cinq jours plus tard un message qui le plongerait dans une douloureuse stupéfaction !
Un message affreux d'un émouvant laconisme :
- Votre fils, câblait-on à M. Auguste Boymond, a trouvé une mort glorieuse près de Dijon, en livrant seul contre neuf, un combat héroïque...
Puis les détails arrivèrent. C'est ainsi que l'on apprit que des avions ennemis ayant été annoncés, le jeune sergent-chef Boymond, n'écoutant que son courage et son ardent désir de se mesurer à nouveau avec l'adversaire, s'élança en compagnie de son sous-lieutenant à la rencontre des bombardiers, tout en ayant soin d'avertir, leurs camarades pilotes :
- Nous partons, venez nous rejoindre de façon à pouvoir nous dégager si nous en avons besoin.
Aussitôt cet appel lancé par la radio les deux Morane s'en vont à l'aventure, de toute la puissance de leur moteur. Les pilotes savent que la tâche sera ardue mais qu'importé ! Les avions fendent l'azur, les traits des hommes se durcissent, ils sont l'un et l'autre confiants mais bientôt Emile Boymond voit son chef en difficulté avec son moteur, son chef qui perd de plus en plus de l'altitude pour finalement se poser dans une prairie voisine...
Que va faire Emile Boymond ? Va-t-il renoncer maintenant qu'il est seul ? Non, il tire encore un peu plus sur la manette des gaz et quelques secondes plus tard, il est face à l'adversaire. Les mitrailleuses crachent, le Morane exécute un véritable ballet aérien autour des neuf bombardiers fortement armés et Boymond pense que s'il peut tenir ainsi quelques minutes, ses camarades de la base arriveront. Ce qu'il veut, c'est avant tout de gagner du temps. Son audacieuse attaque a déjà freiné la marche de ses adversaires, mais ceux-ci réagissent, les avions se déploient en éventail et de toutes parts, le crépitement des mitrailleuses se fait entendre, les balles sifflent autour du Morane. Ce combat inégal pouvait-il durer longtemps ? Hélas, le Français mortellement touché, descend en flammes et va s'écraser dans une forêt voisine, au moment précis où ses camarades arrivaient pour le seconder... Deux jours plus tard, on retrouvera le corps carbonisé du jeune Savoyard que seule une parcelle du livret militaire permit d'identifier d'une façon certaine.
Il avait vingt-six ans !
Emile Boymond était ce qu'il est permis d'appeler un caractère.
N'est-ce pas lui qui répondait à un ami qui lui recommandait la prudence :
- La vie n'est rien, c'est le pays seul qui compte.
- Mon jeune frère, nous dit Maurice Boymond duquel nous tenons tous ces détails, a toujours été féru d'aviation.
Il avait à peine dix-huit ans que déjà il portait l'uniforme bleu de l'aviation militaire et naturellement c'est la chasse qui l'attira, où il ne devait pas tarder à se faire remarquer de ses chefs pour sa maîtrise et son audace.
Pourtant une fois - c'était en 1934 - son audace faillit lui être fatale. Il faisait alors partie de l'escadre de Chartres et il apprit qu'un meeting aérien allait avoir lieu à Viry à quelques kilomètres de notre village. Il se procura je ne sais où un vieux taxi réformé et annonça crânement qu'il avait l'intention de se mesurer avec les Michel Detroyat et autres Cavalli. Il vint quelques heures avant le meeting survoler Thairy et dans sa juvénile ardeur il imposa à son vieux " coucou " tant et tant de choses, que toute cette gamme de loopings audacieux et virages autour du clocher devait se terminer par un splendide pylône dans un champ d'avoine. Emile qui avait eu la chance de s'en tirer avec seulement quelques égratignures était certes beaucoup plus vexé qu'il ne le laissa paraître. Mais il jura ce jour-là, de se réhabiliter aux yeux de ses compatriotes. Il tint parole. Dès ses premières permissions la croix de guerre était épinglée sur sa tunique, et sur son livret militaire deux citations ratifiaient deux belles victoires aériennes.
En quittant son petit village de Thairy, il dit un jour à son père :
- Je retourne au front faire de la chasse. Il me faut trois nouvelles victoires dans le délai d'un an pour être nommé sous-lieutenant. J'espère bien d'ici peu obtenir mon galon d'officier.
Là encore il tint parole. Et c'est le Journal Officiel qui publia une citation à l'ordre de l'Armée ainsi conçue :
" Le sergent-chef Boymond, brillant chef de patrouille, plein d'audace, le 10 mai 1940 a mené, en collaboration avec le sergent Gautier un combat victorieux contre un bimoteur ennemi, abattant ainsi son cinquième avion. "
Le 11 mai, il descendait encore un nouvel avion.
Et le 14 mai 1940, il écrivait en lettres de sang la fin de son beau et noble roman.

Jean-Pierre SERVANGE.