Le Médecin Colonel Robert Picqué
Apôtre de l'aviation sanitaire 1877-1927


Le Premier Congrès International d'Aviation Sanitaire procédera, le vendredi 17 mai, à l'inauguration dans le Cloître du Val-de-Grâce d'une plaque commémorative aux victimes de l'aviation sanitaire, portant l'effigie du Médecin Colonel Robert Picqué, tombé lui-même en service aérien le 1er juin 1927.
Jamais hommage d'admiration et de piété ne fut plus légitimement décerné! Nulle envie n'est plus digne que la sienne d'être donnée en exemple aux générations de Médecins militaires en formation dans cette Ecole.
Attaché pendant toute la guerre au 18e corps, il revient à Bordeaux lors de la mobilisation, partageant son. activité, dans le don complet qu'il faisait de lui-même, entre son service à l'hôpital militaire de Talence et son enseignement à la Faculté.
Pour répondre aux besoins que faisaient naître les opérations du Maroc et du Levant, le Service de Santé à cette époque allait être conduit à prévoir l'emploi de l'avion pour aller, dans les montagnes de l'Atlas et du Rif ou dans les régions abruptes ou lointaines de Cilicie et de l'Euphrate, chercher les blessés qui faute de routes ne pouvaient bénéficier des moyens rapides qu'avaient connus les blessés du front français.
Tout de suite Robert Picqué voit l'avantage que peut avoir pour les. blessés l'emploi de ce moyen moderne de transport. A sa demande, un avion sanitaire est affecté au Centre d'Aviation de Cazaux et dès ce moment, dans sa pratique, à chaque accident, à l'occasion de toute maladie ou d'affection grave, le transport par avion s'impose à ses yeux comme une méthode systématique de traitement préliminaire.
Le 17 octobre 1923, à la Société de Chirurgie, il rapporte les premiers résultats de l'aviation sanitaire au .Maroc et au Levant, dont il n'a cessé de suivre l'essor : 2.000 blessés transportés sans accident, dont un tiers n'auraient pu supporter un. autre moyen de transport.
Il étend bientôt le champ de son activité aérienne et comme on lui oppose l'insuffisance des terrains, il repère lui-même, avec son fidèle pilote, le lieutenant Goegel, les localités de la 18e Région où il peut se poser.
Les classant suivant leurs dimensions, il montre la possibilité d'aménager ces terrains à peu de frais pour les mentionner sur les cartes. Toujours prêt à prendre l'air à l'appel d'un blessé, à la demande d'un ami, d'un malheureux quelconque, il n'hésite pas lorsqu'un intérêt vital est en jeu, à utiliser des terrains improvisés sans reconnaissance préalable. Son cran d'aviateur fait l'admiration des aviateurs eux-mêmes.
.Aucune fatigue, aucun obstacle matériel ne lui paraissent insurmontables : un aviateur blessé du crâne, lui étant signalé le soir à Mirambeau, il fait en voiture 80 kilomètres de route, voit le blessé à minuit et aux premières heures de la journée, donnant lui-même l'exemple, il fait enlever une meule de paille qui gênerait l'atterrissage de l'avion dont il a demandé le secours.
Parallèlement, il se livre en faveur de l'aviation sanitaire à une propagande active dans les meetings sportifs, dans les réunions médicales et dans tous les groupements où il peut recueillir les adeptes. Aux Congrès de la Croix-Rouge de Genève, aux Journées Médicales de Paris, de Bordeaux, de Montpellier, de Liège, de Bruxelles, sur le terrain du Bourget, lors du 3e Congrès International de Médecine et de Pharmacie militaires, au Congrès International de Chirurgie de Rome, il procède à des démonstrations et avec son pilote promène dans les airs, non dans un but de vaine curiosité mais pour obtenir leur puissant patronage, les hautes personnalités les plus qualifiées pour leur sollicitude attendrie à la souffrance humaine, édifiées et convaincues : les dirigeants du Comité Central de la Croix - Rouge, le doyen de la Faculté de Paris, d'autres encore. La Reine des Belges, o elle-même, si compatissante au sort des malheureux, tient à l'honneur de prendre place dans son appareil.
J'ai fait avec lui une tournée de conférences dans l'Amérique du Nord pour faire connaître l'aviation sanitaire, qui grâce à Robert Picqué avait réalisé en France des progrès beaucoup plus rapides qu'en tout autre pays. Pour comprendre sa puissance de rayonnement, sa conviction ardente, sa force de persuasion, il faut avoir vu les étudiants de la Faculté Française de Montréal boire ses paroles et ovationner leur conférencier, tandis que leur Doyen, le distingué Docteur de Lotbinière Harwood, tout comme quelques jours plus tard le Juge Peyne, le Président de la Croix Rouge à Washington, célébrait en termes élevés cette manifestation nouvelle du rôle humanitaire de notre Pays, que Picqué en une magnifique mission de propagande leur faisait connaître.
Animé d'un tel désir d'apostolat, désireux pour le bien supérieur de l'humanité d'étendre à toutes les Nations les bienfaits de l'aviation sanitaire, Robert Picqué, fidèle jusqu'alors à tous les Congrès Internationaux de Médecine et de Pharmacie Militaires où il ne comptait que des amis, n'obtint pas la faveur de se rendre à celui de Varsovie qui se tenait du 30 mai au 4 juin 1927, ce qui fut pour lui une déception devait, coïncidence imprévue, être pour tous ses amis, pour ses admirateurs, pour la Nation, une cause de deuil et de regret.
Le 1er juin, en effet, appelé à Cazaux auprès d'une malade du Camp, Picqué rapidement venu à coup d'aile, malgré l'orage menaçant et l'heure tardive, reconnaît une hémorragie interne menaçante et conclut à la nécessité d'une intervention d'urgence, après un transport exigeant des précautions qui ne peuvent être remplies qu'avec l'avion. Il confie la malade à son pilote habituel, prenant place lui-même dans un autre appareil. Sur le chemin du retour son avion prend feu et dans les mouvements de défense, un geste malencontreux le précipite au sol; l'existence de l'apôtre se terminait par le geste du martyr.
Belle vie trop vite brisée mais combien digne d'être donnée en exemple !
En cette maison du Val de Grâce qu'aima Robert Picqué. le bronze gardera ses traits; le marbre conservera les mots inscrits glorieusement pour lui à l'Ordre de la Nation. Ceux qui passeront là se rappelleront avec plus d'émotion encore la simple épitaphe gravée sur son tombeau par sa dernière malade : " A celui qui donna sa vie pour sauver la mienne ".