La Revue Aérienne n°59 - 25 mars 1911

Le grand prix Michelin.

Au premier essai, Renaux gagne 100.000 francs. En 5 h. 10, il va de Paris au Puy De Dôme.
La maison Michelin peut se féliciter d'avoir donné l'occasion d'une grande joie à tous ceux qui se sont dévoués à la cause aéronautique, et dans le cœur desquels les désastres de décembre dernier avaient retenti douloureusement.
Le merveilleux succès de l'aviateur Renaux, allant d'un vol sûr de Paris à Clermont-Ferrand pour cueillir le généreux trophée, et réussissant à se poser, comme un aigle au sommet du Puy De Dôme sans briser son appareil, est venu apporter un soulagement à l'angoisse qui étreignait tous les amis de l'aviation.
On voulait toujours croire, mais on n'osait plus croire à l'imminence de la complète victoire. On peut l'avouer maintenant. L'audace et la sûre maîtrise de Renaux sont à donner en exemple. Devant le courage méthodique, il n'est point d'obstacles.
Parti de l'aérodrome Maurice Farman, à Buc, le 7 mars à 8 h. 55, avec M. Senoucque comme passager, Renaux allait virer au-dessus du parc de Saint-Cloud, point de départ officiel, à 9 h. 12 m. 34 secondes. Il filait ensuite à 200 mètres d'altitude dans la direction de Juvisy. Il était à Montargis à 10 h. 18, suivait la ligne de Nevers à une hauteur de 300 mètres, battant l'express de vitesse. A Cosne, il est à une hauteur de 500 mètres et marche à une vitesse de 90 kilomètres à l'heure. Un arrêt pour ravitaillement avait lieu à l'aérodrome du " peuplier Seul " près Nevers, à 11h. 53. Le plein d'essence fait, MM. Renaux et Senoucque reprenaient l'air à midi 7 minutes. A 1 h. 20, passaient à Moulins, puis Clermont-Ferrand, et l'arrêt au haut du mont.
Renaux a raconté à notre confrère l' Auto son voyage en ces termes :
" Mon voyage, nous dit-il, ne fut pas exempt de péripéties. Il faut vous dire qu'au départ de Paris, était-ce l'émotion ou le froid, mais j'ai commencé par souffrir d'effroyables crampes d'estomac. En outre j'avais à travailler ferme, les remous nous secouaient terriblement et à un moment donné lorsque je reconnus Montargis, j'éprouvais une réelle envie de descendre. Par bonheur la brume se dissipait, le temps devenait meilleur et le courage renaissait. Je décidais de continuer. Mon vaillant compagnon, fort occupé à lire la carte, m'encourageait aussi par sa crâne attitude. Nous coupions la Loire aux environs de Cosne et peu après, nous apercevions Nevers où j'avais installé un ravitaillement. L'ami Daillens avait prévu un atterrissage remarquable. Au bout de vingt minutes on se remettait en route. Et guidés par les fleuves : la Loire, l'Allier, je trouvais aisément mon chemin. Hier, je disais à mes amis que si j'avais le bonheur de réussir, je ferais le parcours en cinq heures un quart. Mais une fois en l'air, j'étais moins rassuré. Quel temps allais-je trouver à cette ligne d'horizon que je scrutais anxieusement du regard ? A Gannat, toutefois, j'apercevais le Puy De Dôme qui me donnait courage encore. A partir de Gannat, je commençais à m'élever progressivement de 700 mètres à 1.800 estimant qu'il convenait de descendre sur le sommet. Le ciel était clair à souhait. Je voyais aussi, après Riom, la fameuse cathédrale dont les flèches figuraient le dernier pylône qui me restait à doubler et en moins de 10 minutes nous étions au-dessus de Clermont. Ah ! je vous avoue que le cœur me battait à ce moment. Je touchais au but. Allais-je réussir ? Désormais, la silhouette rébarbative des montagnes se dressait devant moi et malgré moi je ne pouvais m'empêcher de songer à l'infortuné Chavez qui paya de sa vie sa gigantesque victoire. Je montais toujours, si bien que je me vis soudain beaucoup trop haut. Je surplombais à ce moment la Baraque et la Fourche des routes qui mènent l'une à la Moreno, l'autre à Ceyssat. Vous voyez que je connais le pays. L'instant suprême approchait. Je descendis un peu, un peu encore. Les banderoles rouges m'indiquaient désormais nettement l'atterrissage. Je coupais l'allumage et... vous savez le reste : conformément au règlement, je vins me poser sur le sol. C'est à ce moment que vous m'avez aidé à descendre de mon appareil. Je suis bien heureux, bien content, je le dis sans fausse modestie ".
Au banquet qui fut organisé à l'Hôtel Terminus, le soir de cet admirable exploit, M. André Michelin prononça un discours qu'il convient de citer :
J'étais, je l'avoue, extrêmement inquiet de l'épreuve qui allait être tentée. Les nombreux désastres de l'année dernière, l'accident des frères Morane, l'affirmation de notre ami Leblanc que l'épreuve était extrêmement dure, en disproportion avec l'état d'avancement de la construction actuelle, que l'atterrissage au sommet du Puy De Dôme était des plus dangereux, tout cela me faisait craindre un nouveau désastre." Aujourd'hui, en apercevant le biplan de Renaux qui se perdait dans les nuages, L'émotion me serrait la gorge. Aussi, lorsque mon fils me' téléphona à 2 h. 23 de l'Observatoire que Renaux, et son compagnon venaient d'atterrir d'une manière admirable, sans rien casser, poussai-je un cri de soulagement, un cri de joie, un cri d'orgueil : un cri de soulagement parce que je m'attendais à une catastrophe, un cri de joie parce que je suis très sportman, un cri d'orgueil ', parce que je suis fier de voir mon pays tenir si complètement la tête dans cette industrie nouvelle qui révolutionnera le monde, n'en doutez pas Si M. Berteaux était des nôtres ce soir, je lui dirais : " Votre prédécesseur, Monsieur le ministre, a eu le grand mérite de résister à ceux qui lui demandaient de construire des ballons dirigeables, de lutter de vitesse avec l'Allemagne. Il a poussé et encouragé les aéroplanes auxquels il croyait davantage mais il n'a pas eu la foi, il n'a pas été assez radical.
Vous, Monsieur Berteaux, vous êtes radical et vous êtes patriote. Vous l'avez prouvé lorsque vous avez fabriqué, avec la fièvre que nous nous rappelons tous, à un moment critiqué, Ies projectiles qui manquaient dans nos arsenaux.
Aujourd'hui, dites-vous qu'au lieu de faire de la politique il est bien préférable, pour un homme de votre valeur, de passer à l'histoire. Pour cela, montez à la tribune, et exposez au parlement qu'il se présente aujourd'hui un nouvel empire à conquérir, l'empire des airs, et nous devons faire immédiatement tous nos efforts dans ce but. Car le pays qui le premier possèdera cet empire aura sur tous les autres une supériorité tellement grande que nul d'entre eux osera l'attaquer.
A mon avis, un seul pays peut avoir d'ici un an, deux ans au plus, 5 000 pilotes, c'est la France. Eugène Renaux, qui vient de gagner de si brillante façon le prix Michelin (Paris - Puy De Dôme), est né à Paris, le 27 janvier 1871. Dès le début de ses études, il manifesta une préférence pour la mécanique et les mathématiques. D'un tempérament essentiellement sportif, il prit part, dès 1886, à des concours d'adresse, à des courses de bicycles. De 1894 à 1896, il constitua avec Dumont et les frères Farman, la meilleure équipe du vélo. En collaboration avec son père, il construisit, en 1896, une motocyclette avec laquelle il battait tous les records du monde et gagnait Paris - Saint-Malo, en 1899, dépassant pendant cette course toutes les grosses voitures. Renaux s'associait avec Callois en 1900, et gagnait le prix du meeting de clôture de l'Exposition, puis s'adjugeait d'autres records, entre autres la course de côtes de Gaillon. En tant qu'agent de Peugeot, il emporta la première place dans tous les concours dans lesquels il était engagé : côtes de Gaillon et de Château-Thierry, de 1903 à 1905. Puis vint 1906 : Mercedes confia à Renaux une de ses voitures pour la Coupe du Matin, 6.000 kilomètres, qu'il gagna de superbe façon. En 1907, il remportait la Coupe de la Presse, sur Peugeot, et l'année suivante, les courses étant supprimées, notre roi du volant s'adonnait à la vente des voitures automobiles, lorsque Maurice Farman l'appelait à Buc, l'année dernière, à son école d'aviation ; le 3 juin il prenait livraison de son biplan, obtenait son brevet le 5 Juillet et se distinguait bientôt à Caen, Nantes et Dijon.