L'Aéronautique n° 111 - août 1928

Albert Fronval


Fronval est mort. On lira plus loin [voir autre article] les circonstances navrantes de cette fin, l'injuste dérision d'un accident où se sont groupées trois ou quatre des causes les plus courantes de l'insécurité aéronautique et qui cependant révolte comme un " cas" monstrueux. C'est que la victime est Fronval, le plus grand et le plus justement populaire de tous les pilotes virtuoses.
Personne, en dépit des apparences, ne nous semblait mieux gardé que lui contre l'accident. Il était l'homme qui, dans l'exercice quotidien de son beau métier de pilote d'essai et de " haute école ", refusait, écartait, éliminait le risque à force de raison, d'analyse critique et de possession - physique et morale - de soi.
Quelle incompréhension dans ces phrases- d'oraison funèbre :" Lui qui avait tant et tant de fois défié la mort au cours de ses acrobaties vertigineuses ..."
Fronval n'était pas un acrobate ; Fronval ne défiait pas la mort. Fronval aimait la vie et savait suivre honnêtement, sans dévier jamais, la route qu'il s'était tracée. Fronval était un grand pilote sûr de lui-même, qui contrôlait toutes ses évolutions avec un degré d'approximation incroyable, qui travaillant en souplesse restait toujours très en deçà des efforts qu'il pouvait demander à sa machine, au beau Morane orange et bleu avec lequel il avait écrit au ciel tant de phrases élégantes. Il lui était obsti nément fidèle; fidèle à son avion comme à sa maison, comme à ses amis. Fidélité, une preuve de lus de sa parfaite réflexion et de sa conscience.
Fronval ne courait sans doute jamais moins de dangers que dans ses démonstrations fameuses. Celles-ci d'ailleurs plaisaient et charmaient, bien plus qu'elles ne laissaient le spectateur angoissé et haletant; car Fronval s'est toujours interdit de satisfaire ce bas instinct qui est trop souvent celui des foules, avides du danger auquel d'autres s'exposent, devant elles, pour elles. Ainsi, s'il a partout triomphé de ses rivaux pilotes virtuoses, ce fut seulement par la perfection, la fluidité, l'apparente facilité d'un style qui n'était qu'à lui. Ni acrobate, ni dompteur, il eût méprisé d'autres victoires.
Il serait d'ailleurs bien injuste de ne voir et de ne célébrer en Fronval que le pilote de haute école. II n'y avait sans doute pas d'aviateur plus complet que lui. Charles Dollfus, son compagnon de " Tour de France ", son grand ami, et qui eût dû lui rendre hommage ici, nous a dit souvent son admiration pour Fronval navigateur et voyageur de l'air. MM. Morane et Saulnier pourraient, eux, témoigner de la méthode, de la sûreté, de la conscience avec
lesquelles il essayait les prototypes les plus divers, depuis le léger avion d'école jusqu'au "jockey" trapu tiré par 600 chevaux et qu'il emmenait si haut, si vite.
La mort de Fronval a découronné la petite, précieuse et modeste phalange que forment, dans l'aviation de chez nous, les plus grands des grands aviateurs.
H.B